<> : une exposition stimulante, mais qui laisse sur sa faim

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Le confinement et l’acceleration de la transformation numerique dans le domaine museal ont-ils veritablement beneficie aux <> ? Depuis 2020, une foule d’initiatives se multiplient pour mettre la creation feminine en valeur : notices biographiques, podcasts, visioconferences… Avec des resultats plus ou moins coherents. Et au risque d’une categorisation hasardeuse, qui regroupe des plasticiennes aussi diverses que Frida Kahlo, Artemisia Gentileschi et Camille Claudel. Selon cette optique, ce n’est ni la nationalite, ni l’epoque, ni la pratique artistique qui rapproche ces creatrices, mais bien leur genre.

Difficile, donc, de se frayer un chemin dans la jungle des contenus disponibles en ligne, des publications specialisees aux recits reposant sur un certain nombre de stereotypes, tantot miserabilistes (la fille de l’ombre, l’egerie puis la victime du <>, l’heroine au destin tragique), tantot glorificateurs (l’independante, la rebelle, le genie feminin).

Une vue de l’exposition.
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Tres attendue, l’ouverture de l’exposition <> au Musee du Luxembourg laissait penser qu’une autre approche allait enfin etre proposee au grand public. En evitant l’ecueil de la traditionnelle monographie, l’exposition se penche sur les formations, ateliers et communautes de peintres, depuis la fin de l’Ancien Regime jusqu’a la Monarchie de Juillet. Il s’agit d’une periode ou une proportion croissante de femmes investissent l’espace de production des beaux-arts, ce qui attire les railleries, comme celle de l’abbe de Fontenay : <> (Journal general de France n?71, 14 juin 1785).

Une demarche ambitieuse

70 oeuvres de collections publiques et privees, francaises et etrangeres, jalonnent un parcours a la fois chronologique et thematique. Le spectateur ne manquera pas d’apprecier la scenographie epuree, l’eclairage presque zenithal et la couleur pastel des cimaises, qui mettent parfaitement en valeur les oeuvres. En cette matinee de semaine, il y avait un public assez varie – quoique tres feminin – ou plusieurs generations etaient representees. C’etait stimulant de voir des filles accompagner leurs meres, comme si ces tableaux, en particulier, etaient propices a une forme de transmission.

Elisabeth Vigee-Lebrun, Autoportrait de l’artiste peignant le portrait de l’imperatrice Elisaveta Alexeevna, 1800, Musee de l’Ermitage.

La premiere section de l’exposition donne le ton. Elle nous invite a considerer l’evolution du metier d’artiste au XVIIIe siecle, encore domine par l’Academie Royale de Peinture et de Sculpture, dont la fondation remontait a 1648. Il existe pourtant des communautes alternatives, telle la Guilde de Saint-Luc ou les ateliers familiaux, mais les Academiciennes jouissent d’une reconnaissance et d’un prestige uniques. En temoigne la fameuse double reception d’Elisabeth Vigee-Lebrun et de sa rivale supposee, Adelaide Labille-Guiard, en 1783.

Au depart, le jury etait plus favorable a l’admission de cette ancienne eleve de Francois Vincent. Vigee-Lebrun, de son cote, etait desservie par la profession de son mari, marchand de tableaux, mais elle put faire jouer ses contacts aupres de la cour et compter sur le soutien de Marie-Antoinette. A la suite de cet evenement, le quota de 4 femmes a l’Academie est retabli. Avec la suppression de la corporation de Saint-Luc en 1777, l’Academie revendique le monopole de l’exercice des arts liberaux. Ces privileges volent en eclat au moment de sa dissolution par les revolutionnaires en 1793.

Adrienne Marie Louise Grandpierre Deverzy, L’atelier d’Abel de Pujol, 1822, Musee Marmottan Monet.

Ce n’est donc pas un hasard si l’exposition commence par une galerie d'(auto)portraits. Ces toiles, qui reposent sur un ensemble de motifs recurrents, ont des allures de manifeste : les plasticiennes se representent au travail, avec leurs outils en main. Rosalie Filleul regarde directement le spectateur alors qu’elle est en train de melanger les pigments sur sa palette, tandis que Marie-Guillemine Benoist rend hommage a son maitre dans son Autoportrait copiant le Belisaire et l’enfant a mi-corps de David.

C’est cette idee de reseaux qu’on retrouve dans la section dediee a l’apprentissage. Des peintres a la carriere deja bien etablie ouvrent leurs ateliers aux femmes, comme Jacques-Louis David, Jean-Baptiste Greuze, mais aussi Hortense Haudebourt-Lescot et Catherine Cogniet. Les femmes peuvent exposer au Salon de la Correspondance et les talents en devenir, au Salon de la Jeunesse. De extraits d’archive (memoires, critique d’art, presse) documentent l’effervescence de l’epoque : <> (Albertine Clement-Hemery, Souvenirs de 1793 a 1794).

Hortense Haudebourt Lescot, Portrait de l’artiste, 1825, Musee du Louvre.

Le passage au XIXe siecle amorce de profondes mutations aux plans societal et culturel. Les creatrices qui ne sont pas issues d’un milieu artistique ou aristocratique se font de plus en plus nombreuses. C’est le cas de Marie-Genevieve Bouliard, fille de couturier, ou encore de Marie-Gabrielle Capet, fille de domestique. Il n’en demeure pas moins que cette France postrevolutionnaire, dont la bourgeoisie florissante est la grande gagnante, limite la pratique artistique des femmes : l’Ecole des Beaux-Arts leur fermera ses portes en 1825. Elles tentent leur chance au Salon du Louvre, l’incontournable institution officielle pour acquerir une renommee et des commandes.

Quant aux genres picturaux, certains sont consideres comme etant l’apanage de caracteristiques <> ou <>, meme si plusieurs creatrices, telle Angelique Mongez, connurent le succes en depeignant le nu et des scenes heroiques inspirees de l’Antiquite. En realite, la peinture d’histoire ne rencontre plus tant les faveurs du public, qui se prend de passion pour le paysage et les sujets de la vie quotidienne.

En face : Angelique Mongez, Mars et Venus, 1841, Musee des Beaux-Arts d’Angers.

De l’exceptionnelle a l'<< artiste normale

C’est en restant sur sa faim que le spectateur terminera son parcours, avec une salle qui, malgre sa volonte de mettre en valeur une majorite de copistes tres actives sur la scene artistique, reprend a peu de choses pres le propos tenu en introduction. Affirmation de soi, autoportraits, banalisation de l’image de la plasticienne, ces thematiques qui reviennent comme une litanie ne parviennent pas vraiment a contredire les idees recues encore accolees aux artistes femmes. Si l’exposition entend recuser a la fois le <> et le <>, il en resulte neanmoins une impression de catalogage.

Marie-Victoire Jacquotot, La Sainte Famille d’apres Raphael, 1825, Manufacture de Sevres.
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Une perspective transversale, sur un sujet si complexe qui semble pourtant seduire chercheurs, musees et amateurs d’art depuis quelques annees, aurait necessite une analyse plus poussee des echanges artistiques. En fait, c’est surtout le catalogue qui rend compte des liens de creatrices, comme ceux qui se tissent entre Louise-Josephine Sarazin de Belmont, Augustine Dufresne et la sculptrice Felicie de Fauveau. C’est important, dans la mesure ou les toiles de la paysagiste exposees actuellement sont executees en Italie, au moment de son <> pour y parfaire son education artistique. Elle y voyage avec ses deux amies, alors que le milieu du XIXe siecle relegue les femmes de bonne famille au sein du foyer, de la sphere privee.

Louise-Josephine Sarazin de Belmont, Naples, vue du Pausilippe, 1842-1859, Musee des Augustins.

Des lors, dans la partie <>, on peut s’etonner du manque d’explications sur les techniques de dessin et de representation, si cruciales non seulement a la formation mais aussi aux loisirs des classes moyennes superieures. Un accrochage avec une plus grande diversite de genres picturaux – natures mortes, aquarelles croquees en plein air et scenes familiales, toutes qualifiees de typiquement <> a l’epoque – et montrant les differentes etapes de preparation d’un tableau de chevalet (de l’esquisse a la toile) aurait ete, a mon sens, plus approprie. Ces reflexions auraient donne matiere a une etude approfondie des oeuvres et de leur composition, s’ecartant du simple commentaire descriptif, qu’il soit biographique ou sociologique.

Marie-Victoire Lemoine, Marie-Genevieve Lemoine et sa fille, 1802, galerie Eric-Coatalem.

Le style et les termes employes au sein de l’exposition, aussi, donnent matiere a penser. On parle du <> de ces peintres <>, comme si elles s’etaient soulevees d’un front commun face a l’adversite. Or seulement quelques-unes d’entre elles (Adelaide Labille-Guiard, Nanine Vallain) ont eu un engagement politique a proprement parler, qu’on designerait aujourd’hui sous l’etiquette anachronique de <>. Des envolees lyriques du type <> ou <> sonnent ainsi plus comme des slogans de campagne qu’une invitation a la reflexion.

Quelle surprise, a ce titre, de ne pas voir mentionnes des travaux fondateurs en etudes de genre (Linda Nochlin, Mary D. Garrard, Norma Broude), qui etaient bien evoquees lors de la retrospective consacree a Berthe Morisot en 2019.

Une peintre active sous la Revolution critiquant ouvertement l’enseignement academique : Nanine Vallain (ici Portrait de jeune femme avec un agneau, 1788, Musee Cognacq-Jay)

Pour la periode concernee, il n’est guere possible de faire l’impasse sur l’exposition <> du National Museum of Women in the Arts de Washington en 2012, composee de 77 peintures, gravures et sculptures provenant de collections publiques francaises, principalement du Louvre et du Chateau de Versailles. D’ailleurs, pourquoi ne pas avoir traduit les cartels et panneaux explicatifs, quand on sait que la recherche anglophone est tellement pionniere en la matiere ?

C’est dans le catalogue qu’il faudra aller puiser toutes ces informations manquantes. Il n’est pas donne (40EUR !), mais les etudiant.e.s en histoire de l’art le trouveront dans la plupart des bibliotheques universitaires de France, ainsi qu’a celle de l’INHA. L’exposition a au moins le merite de rendre ces peintres, connues et moins connues, plus familieres du public, qui aura peut-etre envie d’en apprendre plus a leur sujet. En attendant une prochaine exposition plus fournie au Musee du Louvre, qui sait.

L’exposition <> est prolongee jusqu’au 25 juillet.

La Reunion des Musees Nationaux a egalement mis a disposition un MOOC gratuit sur les artistes femmes.

Plus d’actualités en français dWeb.News https://dweb.news/fr/category/dweb-news/francais-french/

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